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Les textes lus par la comédienne Catherine VION pour "Terra incognita"   

 

Jacques Roubaud – Quelque chose noir

Dans l’espace minime 
Je m’éloigne peu souvent de cet endroit comme si l’enfermement dans un espace minime te restituait de la réalité, puisque tu y vivais avec moi.
A sa descente, comme à sa montée, le soleil pénètre, s’il y a du soleil, et suit son chemin reconnaissable, sur les murs, les planchers, les chaises, courbant, couchant les portes.
Je suis là beaucoup, à le suivre des yeux, à interposer ma main, sans rien faire, penser, complément d’immobilité.
Tu n’habites pas ces pièces, je ne pourrais dire cela, je ne suis pas hanté de toi, je n’ai plus, maintenant, que rarement l’hallucination nocturne de ta voix, je ne te surprends pas en ouvrant la porte, ni les yeux.
Cela qui m’occupe, entièrement, et me détourne du dehors, de m’éloigner, de quitter les chambres, les mouvements de soleil, c’est l’espace, l’espace seul, tel que tu l’avais empli d’images, de tes images, de tes étoffes, de ton odeur, de ta sombre chaleur, de ton corps.
Disparaissant, tu n’as pas été mise ailleurs, tu t’es diluée dans ce minime espace, tu t’es enfouie dans ce minime espace, il t’a absorbée.
La nuit sans doute, si je m’éveille dans la nuit, avec l’angoisse de poitrine, la fenêtre énorme, à me toucher les yeux, bruyante, la nuit sans doute, je pourrais te donner forme, parler, te refaire, un dos, un ventre, une nudité humide noire, je ne m’y abandonne pas.
Je laisse le soleil s’approcher, me recouvrir, s’éteindre, laissant sa chaleur un moment, pensant, sans croire, ta chair remise au monde, ravivée.

 

Louis-René DES FORETS - Ostinato

Le vent sur la plus haute ligne des marées où roulent comme des dragées des galets gris tigrés de mauve, le vent souverain, sa froide saveur, son souffle fougueux qui vivifie jusqu’à l’os du crâne et des genoux l’enfant à l’écart séduit par les charmes  de la mer.
...

Une main pieusement tire les rideaux sur le ciel où glisse avec lenteur un nuage glacé de rouge.
Depuis la nuit des temps, le soleil, toujours ce même soleil qui étale à l’ouest sa splendide boucherie avant de plonger en terre.
...

Enfouir le visage dans ses mains et se désintéresser du monde tout en le surveillant du coin de l’œil pour se prémunir contre ses mauvais coups, d’ailleurs bien en vain, c’est toujours lui avec son poids dévorant qui aura le dernier mot.
...
                                                                                                                          
Qui appelle ? Personne. Qui appelle encore ? Sa propre voix qui ne reconnaît pas et confond avec celle qui s’est tu.
...
                                                                                                                 
Marcher pour marcher avec une ardeur que rien ne modère, pas même l’essoufflement, pas  même l’inutilité de ses pas aussi privés de but que ceux d’un vagabond auquel peu importe où ils doivent le conduire.
...

De l’envol à la chute, tout ces grands espaces paisibles désertés par la mémoire.

 

SOSEKI – Choses dont je me souviens       

Renversé sur le dos
Je suis comme un muet
Silencieux je regarde
L’immensité du ciel
Les nuages sont immobiles
Le jour passe
Rien ne se passe
   

 

Pascal QUIGNARD – Sur le jadis

La neige ne fond pas, quoi que dise la langue naturelle. C’est ce craquement d’elle-même, ce craquement de sa propre structure, ce qu’on appelle fondre.
Fondre n’est pas silencieux.
Chaque fois que le temps se réchauffe, je m’éloigne des routes et des habitations.
En vieillissant je suis un homme de plus en plus sensible je vais écouter le son de la neige qui fléchit, de la blancheur qui s’affaisse.
La neige dit adieu.
Elle prononce son adieu en décomposant sa propre construction et en se décomposant dans sa matière devenue plus poreuse, plus transparente.
...

L’intemporalité blanche des traces les plus anciennes ; non mémorisables ; les blancs de la pensée
...

Une lumière solennelle, très blanche.
Tous les corps sont en relief.
Toutes les couleurs sur les choses sont phosphorescentes.
Où sommes-nous ?
Sommes-nous arrivés dans l’autre monde ?
Touche-t-on l’autre monde ?
Une impression de jadis simple où on glisse son corps nu difficilement.
On regarde si on ne souille pas le lieu où on avance. Une impression de Dieu est là.
Le cœur bat plus fort.
L’air est si pur qu’il fait mal.
On progresse lentement en regardant tout.
L’œil s’agrandit, la pupille est toute blanche, aussi blanche que la neige même, aussi réverbérante qu’elle, elle est aussi neuve que ce qu’on voit. Tout ce qu’on voit est comme du très ancien tout neuf. De l’accoutumance à l’état natif. De l’origine ébouriffée qui sort à peine de son œuf.

 

Pascal QUIGNARD – Sur le jadis

La mer était houleuse et ce fut le jour. Des nuages larges et plats apparurent et ce fut le beau temps.
La mer était houleuse et ce fut le soir. Des signes rouges apparurent derrière le halo de lune dans le ciel.
La mer était houleuse et ce fut le jour. Les éclairs déchirèrent le ciel. Les orages éclatèrent.
Alors surgit ce qu’il ya de plus beau sur cette terre : le soleil…
...

La terre, les astres sont la poussière de l’explosion initiale qui tombe dans la nuit.
Un homme attend, dans son atelier, les mains sur les genoux, que la terre, le soleil, la lune, les planètes errantes, les galaxies se posent sur ses mains.
...

Soudain ils virent l’océan devant eux. Il était vert comme l’herbe, luisant sous le soleil tout blanc.
Les rouleaux blancs déferlaient sur la grève.
Un bruit sans fin et sans âge nous enveloppa. Des oiseaux de mer criaient.
J’avançais sur le sable brun.

Philippe Jaccottet  - Ce peu de bruits  

Paroles tenant à la terre par leur tige invisible.
...
                                                                                       
Choses qu’on ne peut qu’entrevoir et qui n’ont de sens qu’évasives
Orange et bleu conjugués
Fruits à ne jamais cueillir
Choses qu’il faut laisser aux saules, aux ruisseaux.
...                                                                                                   

Si c’était la lumière qui tenait la plume, l’air même qui respirait dans les mots cela vaudrait mieux

 

 

 

 

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