index PrécédentSuivant

Parmi les intervenants du colloque :

Olivier KELLER
Mathématiques, mythologies, chimères.

Sabine  GRUFFAT
Enjeux des interactions entre sciences et fable de La Fontaine à Auber

 

 

Abstracts - extrait du livret du colloque :

Sabine  GRUFFAT

La modernité de La Fontaine, qui se proclama cependant en faveur des Anciens, est attestée par la place qu’il accorde dans ses Fables aux nouveaux savoirs scientifiques : il se fait le relais de Gassendi lorsqu’il évoque l’atomisme et l’infini de l’univers ou qu’il conteste la thèse cartésienne des animaux-machines. Les deux Discours à Madame de La Sablière, dont le salon recevait aussi bien Huet que Perrault et Fontenelle, témoignent en outre de son attrait pour les « Muses savantes ». Jouant à la fois de la « science » et des « chimères », ce disciple de Lucrèce aspire à une connaissance poétique du monde qui accorde tout son rôle à l’imagination et se démarque des « effets stérilisants » d’une démarche systématique et rationnelle. Les incursions de la fable dans le domaine scientifique sont dès lors bien souvent l’occasion de questionner les limites de toute construction intelligible. Or si les fabulistes du XVIIIe siècle ont cherché à se démarquer de leur illustre prédécesseur au nom de l’originalité, ils se sont aussi naturellement tournés vers les découvertes scientifiques de leur époque afin de renouveler le genre. Ainsi Houdar de La Motte, partisan d’une poétique fondée sur la raison, s’inspire par exemple des avancées de l’histoire naturelle et des observations récentes de Réaumur. C’est l’occasion pour lui d’affirmer par ce biais un mouvement de rupture avec la tradition antique. En relayant les acquis inédits de la science, la fable se donnerait ainsi la possibilité de remettre en cause les références passées et de participer à l’avènement des Lumières. Houdar de La Motte conçoit en outre la fable comme une allégorie démonstrative où le raisonnement l’emporte manifestement sur les suggestions poétiques. La longueur de ses prologues signale la manie théoricienne d’un auteur qui, tout en exposant sa conception du genre, désigne la fable comme le réceptacle et le truchement de la modernité. En 1774, Jean-Louis Aubert entreprend, au nom de l’instruction, de doubler ses propres fables de notes relatives à l’Histoire, à la géographie ou aux sciences naturelles qu’il avoue avoir puisé dans les dictionnaires portatifs de ses contemporains.
On aimerait à partir de ces exemples essayer d’analyser les tenants et aboutissants de ces interactions entre la fable poétique et les sciences au moment où l’on bascule de l’âge classique vers les Lumières : dans quelle mesure le genre peut-il en effet s’enrichir et se renouveler en intégrant un savoir scientifique ? Est-il possible de traduire poétiquement ce savoir ou la fable y perd-t-elle sa fécondité créatrice ?

 _____________________________________

Sabine Gruffat est PRAG à l’Université Lyon 3- Jean Moulin, docteur, chercheur associé au CEDFL. Sa thèse de doctorat dirigée par Monsieur Jean-Pierre Landry est intitulée « L’art du moraliste dans les Fables de La Fontaine : une esthétique du détour et de la négligence ».
Elle a récemment contribué à la publication avec Jean-Charles Darmon des Fables de La Fontaine au Livre de Poche, collection « Classiques », 2002, et du premier tome des Œuvres complètes du même auteur chez Champion, collection « Sources classiques » (prévue pour 2011). Ses domaines de recherches sont la poétique de la fable, le merveilleux à l’âge classique, les liens entre littérature morale et l’esthétique mondaine.

 

 

 

Olivier KELLER

L’histoire des mathématiques est riche d’apparitions imprévues d’êtres bizarres qui ont pourtant fini par acquérir droit de cité : tels sont les nombres négatifs, irrationnels, imaginaires. De nos jours, ce sont les nombres transfinis inventés par Cantor à la fin du 19e siècle qui sont considérés comme des chimères par toute une école de mathématiciens, dits ‘intuitionnistes’.
Mais au delà de ces ‘chimères’ somme toute bien encadrées, il existe des ‘croisements’ plus anciens et plus profonds pour certains, tout récents et plus cocasses pour d’autres. Nous montrerons :
 - Comment la pensée mythique-rituelle des chasseurs-cueilleurs put, à travers le graphisme symbolique (art pariétal  et mobilier), créer la « matière » des futurs concepts de surface, figure, ligne et point.
- Comment, quelques siècles avant notre ère en Inde, le védisme provoqua des développements mathématiques remarquables à l’occasion de constructions d’autels.
Et inversement comment, de nos jours, certains scientifiques ne peuvent s’empêcher de fabriquer des chimères, au sens péjoratif du terme, à partir de vestiges préhistoriques. Nous l’illustrerons par deux exemples : celui de l’os d’Ishango, soi-disant plus vieil instrument mathématique de l’humanité et pièce vedette du Musée des Sciences Naturelles de Bruxelles, et celui des alignements mégalithiques de Bretagne et de Grande-Bretagne, qui recèleraient des constructions géométriques à base de triplets pythagoriciens.
_____________________________________

 

Olivier Keller. Irem de Toulouse, Commission inter-Irem d’histoire et d’épistémologie des mathématiques. Ouvrages en rapport avec le sujet :
Aux origines de la géométrie. Le Paléolithique et le monde des chasseurs cueilleurs. Vuibert, 2004.
Archéologie de la géométrie. Peuples paysans sans écriture et premières civilisations. Vuibert, 2006.
‘La géométrie des Sulbasutras’, in Repères Irem n°40, juillet 2000. En ligne sur le site de la revue.
Les fables d’Ishango, ou l’irrésistible tentation du fantastique mathématicien. 2010. En ligne sur le site : http://www.bibnum.education.fr/